Les Eaux Changeantes
Depuis quelques jours, de nouveaux visiteurs franchissent régulièrement les portes d'Érablia. Les loutres sont venues demander l'aide du Conseil. Leur village fait face à un problème qu'elles ne parviennent plus à expliquer. Depuis plusieurs semaines, un phénomène étrange trouble leur rivière. À la tombée de la nuit, l'eau commence lentement à monter. Heure après heure, elle gagne les berges, atteint les quais et s'approche dangereusement des habitations. Puis, avant le lever du soleil, elle redescend presque entièrement, comme si rien ne s'était passé. La nuit suivante... Le phénomène recommence.
En partageant leur histoire avec les castors, les loutres révélèrent également pourquoi elles avaient observé Érablia pendant si longtemps. Au début, elles crurent avoir trouvé le responsable. Le barrage d'Érablia. Après tout, qui d'autre pouvait contrôler une rivière entière ? Convaincues que leurs problèmes provenaient du barrage, elles commencèrent à surveiller discrètement la cité.
Depuis les rives.
Depuis les bois.
Depuis les sentiers longeant la rivière.
Elles observaient les mouvements autour du barrage, les activités des Bâtisseurs et les allées et venues des Gardiens. C'est ainsi que les habitants d'Érablia commencèrent à apercevoir d'étranges silhouettes près de l'eau. Les mêmes silhouettes qui observaient la cité depuis plusieurs semaines. Mais plus les loutres étudiaient le barrage, plus quelque chose leur semblait impossible. Les variations ne touchaient que leur village. À Érablia, le niveau de l'eau demeurait parfaitement stable. Les vannes ne semblaient pas réagir aux moments où leur rivière débordait. Aucun signe ne permettait d'expliquer les montées des eaux.
Peu à peu, un doute s'installa. Et si le barrage n'était pas responsable ? Au même moment, les loutres réalisèrent que les castors avaient remarqué leur présence.
Les Veilleurs suivaient leurs traces.
Les Gardiens renforçaient leurs patrouilles.
La cité entière cherchait à comprendre qui observait Érablia depuis les rives.
Comprenant qu'elles ne pourraient pas rester cachées éternellement — et convaincues désormais que le barrage n'était probablement pas la cause de leurs problèmes — les loutres prirent une décision. Elles se révélèrent aux castors.
Maintenant, ils venaient demander leur aide. Les Bâtisseurs inspectèrent immédiatement le barrage. Toutes les vannes fonctionnaient parfaitement. Les repères gravés dans la pierre confirmaient les mêmes mesures que les jours précédents. Le barrage accomplissait exactement sa mission : maintenir la rivière à un niveau constant.
Et pourtant...
Lorsque les castors se rendirent au village des loutres, ils comprirent rapidement que celles-ci disaient vrai. Les traces laissées par les montées des eaux étaient partout dans leur village. Des quais avaient été déplacés. Les sentiers étaient recouverts de vase fraîche. Certaines berges s'étaient affaissées sous la force du courant. Les preuves étaient impossibles à ignorer. Comment une rivière pouvait-elle monter et descendre ainsi.. Sans que le barrage n'en montre le moindre signe ?
Plus étrange encore...
Les Veilleurs remarquèrent que l'eau de la rivière était anormalement chaude.
Pas brûlante.
Simplement... plus chaude qu'elle ne devrait l'être.
Les loutres furent les premières à s'en inquiéter. Leur rivière était habituellement vive, rapide et fraîche, même au cœur de l'été. Cette chaleur ne lui ressemblait pas.
De retour à Érablia, les Veilleurs comparèrent avec la rivière du barrage. L'eau y était chaude, elle aussi. Mais personne ne s'en était jamais préoccupé. Le courant y était plus calme, ralenti par le barrage, et chaque été le soleil réchauffait naturellement la retenue d'eau. Rien ne semblait anormal.
Pourtant...
Quelques Veilleurs ne purent s'empêcher de repenser à un ancien phénomène. Quelques lunes plus tôt, au cœur de l'hiver, une chaleur inexplicable avait traversé la terre d'Érablia avant de disparaître sans laisser de réponse.
Cette fois...
Ce n'était plus la terre.
C'était la rivière.
Était-ce une simple coïncidence...
Ou le début d'un mystère bien plus ancien ?
Érable, Conseiller d'Érablia, s'avance devant la cité. Castors d'Érablia,
Nos nouveaux voisins sont venus chercher notre aide. Ils nous ont également révélé pourquoi ils observaient notre cité depuis si longtemps. Ils croyaient que notre barrage était responsable des changements qui frappent leur village. Aujourd'hui, nous savons que ce n'est pas le cas. Nos ouvrages fonctionnent comme ils l'ont toujours fait. Le barrage n'est pas responsable des variations observées.
Pourtant, une rivière ne monte pas sans raison. Une rivière ne se réchauffe pas sans raison. Et lorsque deux phénomènes inexpliqués se ressemblent... Le Conseil refuse de croire qu'il ne s'agit que d'une coïncidence. Nous ignorons encore ce qui agit sur ces eaux. Mais nous le découvrirons.
Le Conseil de la Cité s'est réuni. Après délibération, nous avons pris les décisions suivantes.
Veilleurs du Bois, Accompagnez les loutres jusqu'à leur village. Observez les variations du niveau de la rivière. Mesurez la température de l'eau à différents endroits. Étudiez les courants, les berges et tout changement qui pourrait nous échapper. Écoutez la rivière comme vous écoutez la forêt.
Bâtisseurs du Rivage, Inspectez une nouvelle fois notre barrage. Assurez-vous que chacun de ses mécanismes fonctionne comme prévu. Préparez également des renforts temporaires pour protéger les habitations des loutres si les montées des eaux s'intensifient. Notre savoir n'appartient pas seulement à Érablia. Il doit aussi servir ceux qui ont choisi de nous faire confiance.
Gardiens du Barrage, Maintenez une surveillance constante du barrage. Accompagnez les équipes envoyées chez les loutres et assurez leur sécurité. Si un danger se cache derrière ce phénomène... Nous le découvrirons ensemble.
Nous pensions connaître cette rivière. Aujourd'hui...
Elle nous rappelle qu'elle garde encore ses secrets.
Allez maintenant.
Suivez le courant.
Observez les berges.
Écoutez l'eau.
Car certains mystères ne surgissent pas des profondeurs... Ils voyagent simplement avec la rivière.
Et parfois...
Ils prennent leur source bien au-delà de ce que nos yeux peuvent voir.